jeudi 21 janvier 2016

Le Solitaire - Director's Cut (1981)

Au milieu des années soixante, Michael Mann part s'installer à Londres pour étudier le cinéma au London International Film School. Une fois son diplôme en poche, il part travailler dans une agence de publicité comme ses contemporains Alan Parker, Ridley Scott & Adrian Lyne.

En 1968, le jeune cinéaste tourne des séquences de la révolte étudiante de Mai 68 pour le documentaire Insurrection, un programme diffusé pour "NBC First Tuesday". Cette expérience lui sert pour son court-métrage Jampuri qui remporte le Prix du Jury du Festival de Cannes en 1970.

De retour aux États-Unis. Après avoir divorcé de sa première femme en 1971, ce natif de Chigaco signe un documentaire retraçant un road Trip, 17 Days down the line... Trois ans plus tardMichael Mann commence sa carrière comme scénariste de séries télévisées grâce au vétéran Robert Lewin (Hawai, Police d'état), ce doyen lui donne des cours accélérés sur l'écriture et la structure du récit. Il met en application cette méthodologie sur quatre épisodes de Starky & Hutch. Particulièrement intéressé par ce média, il crée en 1978 pour l'occasion Vega$ produite par le pape de la télévision Américaine, Aaron Spelling. L'histoire d'un détective privé parcourant les rues de "la ville du péché"... Dans les années 80, Michael Mann participe comme producteur-exécutif et showrunner des séries Police Story racontant la vie d'un ex-flic devenu romancier et surtout Miami Vice - Deux Flics à Miami en 1984. Ces deux oeuvres sont produites par sa société de production Michael Mann Productions - tout simplement.

Son influence sur Deux Flics à Miami se ressent énormément en termes de style. Connu pour sa recherche du réalisme, Michael Mann se sert de cette série comme d'un laboratoire qui deviendra sa marque de fabrique. Chaque épisode est filmé à la manière d'un clip vidéo, la musique omniprésente rythme les séquences d'actions et la direction de la photographie est également marqué par l'empreinte de son showrunner... Cette oeuvre est réalisée en se basant sur les codes du cinéma.

Michael Mann & James Caan sur le tournage du Solitaire

Comme Steven Spielberg, ses débuts de réalisateur se font à la télévision. Après avoir signé en 1977 le sixième épisode de la quatrième - et dernière - saison du feuilleton Sergent Anderson, exercice formaté qu'il réussi. Michael Mann revient à la réalisation deux ans plus tard avec le téléfilm Comme un homme libre

"Dustin Hoffman voulait faire Le Récidiviste adaptation du roman d'Edward Bunker "Aucune bête aussi féroce" qui est probablement le meilleur roman de prison de toute la littérature Américaine. Bunker était à la prison de Folsom quand il a commencé à l'écrire. Et j'ai réécrit le scénario pour Dustin, pour qu'il dirige le film. Sauf que Dustin a vite réalisé qu'il ne pouvait pas jouer dans le film et le mettre en scène en même temps. Mais il a commencé tourner à Folsom, et c'est ce qui m'a introduit dans l'endroit. À l'époque j'écrivais pour la télévision, mais j'avais décidé que je ne voulais plus être que réalisateur. ABC voulait me donner un "Movie-of-the-Week" Parmi les projets proposés le script de "Comme un homme libre" m'est tombé dans les mains, et j'ai immédiatement changé le cadre".

À la même période le cinéaste développe un projet personnel en parallèle, Le Solitaire.

Le titre original est Thief - Violent Streets.
Adaptation du roman noir à succès de l' ex-cambrioleur de bijoux Frank Hohimer (De son vrai nom Allen Seybold), The Home Invaders, écrit en 1975 comme le manifeste du parfait cambrioleur. Le réalisateur va en faire une tragédie, sur un homme qui n'a rien connu d'autre que la prison, et qui, une fois dehors, a décidé "d'avoir une vie" tout en faisant ce qui fait de mieux : Les casses.

Toujours à la recherche de la perfection Michael Mann s'entoure de policiers (Chuck Adamson ou Dennis Farina) et d'anciens casseurs, anciens forceurs de coffre, Bill Brown & John Santucci, comme conseillers sur son plateau. Les propres outils de ce dernier (la barre, le by-pass) seront d'ailleurs utilisés par James Caan. Pour l'écriture de Frank, le cinéaste se base sur les talents, le maniérisme, l'attitude et le langage de John Santucci.

Produit par Jerry Bruckheimer, Le Solitaire sera en compétition au Festival de Cannes en 1981.

Après onze ans passés derrière les murs d'une Prison, Frank, un talentueux voleur de bijoux pactise avec un caïd sans foi ni loi. Il décide avec son ami Jessie de se lancer dans un dernier grand coup avant de se ranger pour de bon, pour accomplir son rêve, fonder une famille…

La magnifique scène du "pêcheur" incarné par le Bluesman Willie Dixon dans la version
Director's Cut.
Classique indéboulonnable du genre, Le solitaire s'avère être une des pièces maîtresses de la filmographie de Michael Mann, sorte de matrice de tout son cinéma à venir. Ses inspirations sont d'ailleurs visibles, par la suite il s'inventera vraiment son univers mais ici on ressent l'influence pour deux réalisateurs qu'il admire à savoir Jean-Pierre Melville & Sam Peckinpah - On peut y déceler Don Siegel avec ce personnage de truand indépendant.

Le Solitaire est un Casper-Movie - Film de casse - et de vengeance, rien d'autre, un bon gros polar noir aux sonorités eighties bien marquées. Le cinéaste ne s'encombre pas avec une intrigue torturée et préfère se focaliser complètement sur son personnage principal afin de donner du crédit et de l'intensité aux événements qu'il met en scène. Armé de l'ultra charismatique James Caan, il présente dans son film un cambrioleur hors pair, ex-taulard ayant perdu onze ans de sa vie entre quatre murs en quête d'une vie de famille teintée d'amour et de banalité. Il s'embarque dans un dernier coup, histoire de partir serein et focalisé uniquement sur le bonheur des siens.


Ses aspirations et envies. Un petit coin de paradis, une femme, un enfant et de quoi se la couler douce sans excès jusqu'à la fin de ses jours. Rien de plus. La folie des grandeurs n'a pas lieu d'être dans l'esprit de Frank. Comme l'atteste le montage photo qu'il s'est confectionné et qu'il garde constamment dans son portefeuille. Un moyen mémo-technique de garder les pieds sur terre et de ne jamais déroger à cette ligne de conduite. Une sorte de carte postale de la vie idéale qu'on retrouve sous forme de clin d'oeil derrière le pare soleil du taxi de Jamie Foxx dans Collateral, lequel aspire lui aussi à une meilleure condition. 

La figure paternel est incarnée en Okla - Willie Nelson - et le caïd local, l'une positive et l'autre néfaste. Le premier met Frank sur la voie d'un avenir autre que la criminalité, le deuxième lui fait miroiter l'accomplissement de son rêve pour mieux le manipuler et le soumettre - La bonhomie menaçante et le ton paternel de Robert Prosky font merveille.

Scénaristiquement, Le Solitaire se construit en deux blocs alternant l'aspect "polar" et l'aspect "vie privée", Michael Mann cherche toujours à montrer dans les deux cas de figures un personnage principal qui a le contrôle sur tout à cause d'un métier qui ne pardonne pas les approximations. Un détail qui peut faire sourire mais fait toute la différence, la façon dont Frank manipule son arme de poing dès la première séquence où il s'en sert, on sent un gars chevronné qui n'en est pas à son coup d'essai. Ce mode de vie à pour conséquence de rendre tout engagement relationnel compliqué.

Ce juste équilibre dans l'écriture rend les personnages vraiment attachants, ils ne font jamais "tâche" avec le reste, au contraire, j'ai même tendance à penser que le grand final ne serait pas aussi fort s'il n'y avait pas ce dernier dialogue entre James Caan & Tuesday Weld où les "thèmes Manniens" nous explosent à la figure avec ces professionnels du crime condamnés à contre-coeur à la solitude. La dernière séquence peut être comparé à un pur passage de western, qui tient autant de Sam Peckinpah (les ralentis, les morts violentes - Celle de James Belushi est bien graphique), Sergio Leone (le coté posé des gestes de Frank accouplé à un usage très audible de la musique) et du Western Classique avec ce plan de grue final où James Caan marche au loin dans la nuit tel un "Lonesome Cowboy", Michael Mann ne pouvait pas mieux finir son oeuvre.
L'un des tours de force du Solitaire est cette introduction silencieuse qui tutoie les sommets. C'est bien simple les trente premières minutes sont tout simplement parfaites. Une ruelle sombre, les premiers accords atmosphériques puis soudainement électrique de Tangerine Dream, le spectateur est captivé par ce casse contemplatif… Nous sommes plongés dans le bain. Frank, véritable pro du perçage de coffre-fort est déjà en action dans un exercice de haut vol. Un vrai combat face à une bête de métal qui prend une tournure épique lorsque celle-ci daigne enfin céder et révéler son contenu… Le cinéma de Jean-Pierre Melville est l'une des influences majeures, Michael Mann est sans aucun doute un amoureux du Cercle Rouge

Le rapport urbain est déjà présent dans Le Solitaire, élément essentiel des oeuvres du cinéaste. Chicago - personnage à part entière - est joliment sophistiquées, évoluant la plupart du temps dans des nuits éminemment "Manienne" - Existe-t-il quelqu'un filmant l'urbanité nocturne aussi bien que Michael Mann ?!.

James Caan bouffe littéralement la pellicule ne dérogeant ainsi pas à la règle, il est magnétique, certainement l'un de ses meilleurs rôles. Incarnant un voleur "tough guy" - dur à cuire - vivant dans son monde, amoureux maladroit (Sa déclaration d'amour est un grand moment, Frank ne sait pas exprimer ses véritables sentiments) et peut-être détestable en affichant sa réussite aux yeux de tout le monde. Mais son intégrité morale lui dicte ses choix, l'anti-héros dans toute sa splendeur. Le comédien avoue sur Michael Mann, rétrospectivement, de retrouver quelque chose du caractère "obsessionnel et compulsif" de Frank.

James Belushi est là pour le seconder, Robert Prosky (Christine) est excellent en parrain local. On peut apercevoir William L. Petersen (Police Federale Los Angeles) qui à un petit rôle et Dennis Farina (Midnight Run) en porte flingue.

Coup de maitre donc pour ce qui est un coup d'essai, Le Solitaire, reste sans conteste l'un des polars les plus marquants de la décennie eighties, ce n'est pas pour rien si son esthétisme fait encore des émules de nos jours, impossible de ne pas citer Drive de Nicolas Winding Refn qui reste le plus bel hommage que l'on pouvait faire à ce grand film.

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