dimanche 24 juillet 2016

Keiko Takemiya : La révolution du Shôjo


Article co-écrit avec Ialdaboth (Bloggeur de Datenshisizer)

Keiko Takemiya fait partie des auteurs majeurs ayant révolutionné les codes du shôjo à l'aube des années 70. Les différentes oeuvres de cette artiste sont aujourd'hui des grands classiques du manga au Japon.

Chapitre : 

I - La révolution féminine en marche…
II - Les Prémisses du Shônen-Ai
III - Entretien pour la nouvelle adaptation de Terra-E… (2007)
IV - Retour sur Terre…
V - Le style de Keiko Takemiya
VI - Ses Oeuvres

Keiko Takemiya, née en 13 Février 1950, dans la préfecture de Tokushima sur l’île de Shikoku se trouvant au sud-ouest de Tôkyô. En 1965, inscrite au collège Jôtô, elle débute à l’âge de 17 ans avec son premier titre, Ringo no tsumi. Il  s'agira d’un one-shot pré-publié dans le Margaret comics, des d’éditions Shûeisha, elle remportera le prix du magazine au cours du mois de Janvier 1968. Cette même année, elle publie Kagikko no Shûdan qui lui permettra de remporter le prix du magazine COM, de la célèbre revue fondée par Osamu Tezuka. En Avril 1968, intégrant l'université de Tokushima, la jeune femme étudie au département de l'éducation et de l'enseignement. Keiko Takemiya deviendra membre d’un club d'art au sein du campus universitaire.


I - La révolution féminine en marche … 


Natsu e no tobira -
La porte de l'Été
En mai 1970, la mangaka quitte sa région natale et l’université pour Tôkyô. Un an après son installation dans la capitale, Keiko Takemiya publie un one-shot, Koko no Tsuno Yujo édité chez Shôgakukan.

Dans le milieu des années soixante-dix, la jeune femme rejoint le Oizumi salon dans le quartier de Nerima, puis fera la connaissance des autres membres du hana no 24-nen-gumi, littéralement « les fabuleuses nées en 24 de l'ère Showa » (soit l'année 1949 de notre calendrier). Ce nom sera donné plus tard par les fans et les critiques aux dessinatrices les plus influentes de l'époque. On retrouvera parmi elles  Riyôko Ikeda (Versailles no bara - Lady Oscar ; Onisama e - Très cher Frère..), Yumiko Oshima (Banana Bread no Pudding, Star of Cottonland), Ryoko Yamagishi (Arabesque, Hi Izuru tokoro no tenshi) et surtout la grande Moto Hagio (Barbara Ikai, Jû-ichi nin iru) qui, par l'ampleur de son œuvre et de son talent, peut être assimilée à la Osamu Tezuka du shôjo manga. L'origine de ce nom ? Le fait que ces jeunes auteurs sont pour la plupart nées aux alentours de 1949 (en fait seule Moto Hagio est née cette année).

Cette nouvelle vague d'auteurs fut l'équivalent de Tokiwa-sô [1] d’Osamu Tezuka et seront à l'origine un véritable « boom » dans l’industrie de la bande dessiné nippone féminine, jusqu'ici dominé par des auteurs masculins (Ribbon no Kishi - Princesse Saphir - d'Osamu Tezuka en est un exemple connu, mais le maître n'est pas le seul à avoir œuvré dans les magazines destinés à un lectorat féminin, Shôtarô Ishinomori ou Matsumoto Leiji furent aussi dans ce cas là). Elles vont créer un nouvel univers, supplanter les romances puériles qui faisaient jusque là l'essentiel du genre, et seront à l'origine des codes qui définissent encore aujourd'hui le shôjo manga.

II - Les Prémisses du Shônen-Ai.


Kaze to ki no uta -
Le Poème du vent et des arbres
Parmis les nouveaux concepts mis en place par ces auteurs [2], se développe avant tout le shônen-ai, c'est à dire l'intrigue romantique entre de jeunes protagonistes masculins et fortement teintée de mélodramatique [3]. L'intérêt d'utiliser des jeunes garçons ? Leur beauté androgyne les place à mi-chemin entre fille et garçon, leur permettant de jouer le rôle d'intermédiaire pour le lectorat féminin, tandis que le sexe masculin permet de les rendre socialement acceptables en tant que protagonistes actifs. Cette ambiguïté sexuelle permet aussi aux auteurs d'explorer les limites entre la part féminine et la part masculine qui se cachent en chaque être. Mais retour à notre histoire. 

Dans la foulée du Tôma no shinzô de Moto Hagio en 1974 [4], Takemiya Keiko va faire scandale deux ans plus tard avec ce qui reste encore aujourd'hui son œuvre la plus connue, Kaze to ki no uta (le poème du vent et des arbres), qui succède à Natsu e no tobira (un premier galot d'essai dans le genre), et qui durera jusqu’en 1984 dans les pages de Flowers Comics pour un total de 17 tomes. Œuvre emblématique du shônen-ai, c'est le premier shôjo manga commercial à montrer deux jeunes garçons ensemble dans le même lit...

L’intrigue se passe au XIXème siècle, plus exactement en 1880, le personnage principal par qui l'histoire nous est contée est le jeune Serge Batouille. Bien que son père appartienne à la haute société, le fait que sa mère soit une simple gitane et le teint plus que hâlé de sa peau l'a mit en butte depuis sa naissance à l'hostilité des garçons de son âge. Transféré dans un pensionnat pour garçons du Sud de la France, près de Arles, il y fera la connaissance de Gilbert Cocteau, un garçon à la beauté androgyne – ce qui le rend irrésistible auprès de ses condisciples. Personnage fascinant, habitué à être abusé sexuellement par les autres, il a appris à utiliser son charme pour obtenir ce qu'il veux. Cynique, il n'a qu'une conception perverse de l'amour, et le manga va nous relater la relation complexe qui va se nouer entre les deux jeunes garçons (entre Serge qui veut venir en aide à son camarade, et Gilbert qui n'a jamais imaginé qu'il pouvait vivre autrement – et le désire-il seulement ?)

Un anime sera tiré des premiers tomes du manga : Kaze to ki no uta ~ Sanctus, réalisé en 1987 par Yasuhiko Yoshikazu qui n'en est pas à sa première réalisation, ayant œuvré comme réalisateur sur Arion qui était tiré d'un de ses mangas. Il est aussi à l'origine du chara-design de Mobile Suit Gundam ou des illustrations des romans originaux de Dirty Pair.




[1]  Tokiwa-sô, célèbre appartement, d'Osamu Tezuka, qui a eu comme résident les disciples du maitre : Shôtarô Ishinomori (Cyborg 009), Fujio Fujiko (Doraemon) entre autre. Parallèle intéressant, Keiko Takemiya au début de sa carrière pro se retrouvera en collocation avec une Moto Hagio qui venait tout juste de monter sur la capitale pendant cette période. Les deux auteurs scelleront le début d’une grande amitié.

[2] La confusion des sexes n'est pas un sujet nouveau au Japon. Torikaebaya Monogatari, roman japonais du XIIème siècle, narre la vie à la Cour impériale d'un frère et d'une sœur de la noblesse, qui, ayant interverti leur sexe, est devenu pour le premier dame d'honneur de l'impératrice, et pour la seconde, Conseiller. Plus récemment, Ribbon no Kishi (Princesse Saphir) de Osamu Tezuka  débuté en 1953, visait déjà un public féminin et se pose comme le précurseur de Lady Oscar ou d'Utena.

[3] Avant toute réclamation, menace de mort, etc, l'aimable assistance est priée de se reporter au glossaire de l'excellent site Aestheticism. Merci.

[4] L'ironie étant que des deux, c'est Takemiya Keiko qui fut la première à s'interresser à l'homosexualité masculine, sujet qui s'intéressait pas Moto Hagio initialement. Toutefois, la vision du film Les amitiés particulières la fascina et c'est pour elle même qu'elle commença à dessiner un manga inspiré du film et qui deviendra plus tard Tôma no shinzô. Elle utilisera d'ailleurs les mêmes personnages dans son histoire 11-gatsu no Gymnasium publié en 1971, avant de publier, cette fois professionnellement, Tôma no shintô en 74.

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III - Entretien pour la nouvelle adaptation de Terra-E… (2007)


La dernière adaptation animée en date du manga Terra-E (地球へ) de Keiko Takemiya (竹宮惠子) s'est terminé en septembre dernier et signe du succès rencontré par la série de Aniplex, les DVD apparaissent encore régulièrement dans le top des DVD d'anime vendus dans l'archipel. Nous avons donc choisis de traduire cette interview de l'artiste à propos de sa carrière, interview publiée à l'origine sur le site About.com

About.com : Pour commencer, pourriez-vous nous raconter comment vous est venu l'envie de devenir artiste de manga ? Y-a-t-il eu des artistes ou des histoires en particulier qui vous ont fait réaliser que c'était ce que vous vouliez-faire ?

Keiko Takemiya : Quand j'étais au collège je dessinais déjà des manga - mais sans le dire à mes parents. Un "guide élémentaire à l'usage des artistes de manga" du grand pionnier Shôtarô Ishinomori m'a convaincue que le potentiel de ce médium était aussi grand que ce que je suspectais déjà.


About.com : Comment c'était d'être une femme mangaka quand vous avez commencé votre carrière professionnelle ? Y-a-t-il eu des défis particuliers que vous avez eu à relever ?

Keiko Takemiya : L'industrie comme les jeunes lectrices de manga étaient tout les deux plus conservateurs que ce à quoi je m'attendais. Dans la grande compétition pour être populaire, le simple fait de la nouveauté vous mettais en situation de désavantage. Afin de promouvoir mon travail et de toucher mon audience, j'ai dû étudier les styles des artistes plus populaires. Je pense que la méthode qui en a résulté, en terme de capacité à capturer la sensibilité et l'imagination de mes lecteurs, m'a plutôt bien servis jusqu'à aujourd'hui.

About.com : Vous avez fait parti d'un groupe de femmes artiste qui ont dramatiquement modifié la manière de faire du shôjo manga dans les années 70. De votre point du de vue, quel a été le plus grand changement a avoir touché l'industrie du manga suite à votre effort collectif ?

Keiko Takemiya : Mon objectif a été d'être un être humain d'abord, et une femme ensuite, et de faire comme si malgré tout la discrimination sexuelle n'existait pas. A une époque la société masculine considérait cette position comme insolente. J'avais du mal à gérer intérieurement ce problème. Je pense donc que c'est en m'exprimant via les mangas et en évitant la confrontation que j'ai pu envoyer un message et encourager le changement chez toute une génération de jeunes filles qui sont devenues maintenant des femmes adultes.

About.com : Parlons un peu de Terra-E... Qu'est-ce qui vous a inspiré à créer cette histoire ? Quelles ont été les réactions à sa publication ? Est-ce que ça a été un titre controversé ?

Keiko Takemiya : Avec les débuts de l'ère spatiale, beaucoup de films et de romans montrant la vie dans l'espace sont apparus, mais aucun ne se focalisait plus spécialement sur la Terre. Une nuit j'ai eu un rêve à propos d'un "Test de maturité", et l'histoire entière est sortie de là. Je voulais décrire l'horreur de certains tentatives clandestines entreprises par la société en matière d'éducation. Je m'identifiais à ce garçon, porteur solitaire d'une révolution. Les réactions ont été énormes, et la vague d'enthousiasme des fans a transformé ce que je voulais faire avancer lentement en un flot furieux. Je ne pense pas qu'il y ait eu de réaction négative.

Terra-E… (2007).
About.com Terra-E... a été récemment adapté en série TV animée. Est-ce que le studio chargé d'adapter l'histoire a changé quelque chose, ou bien est-ce que cette version suit fidèlement le manga ? Avez-vous eu votre mot à dire dans la manière dont l'adaptation a été faite ? Qu'avez-vous ressenti face au produit fini ?

Keiko Takemiya : Etant donné que le manga original est vieux de 30 ans, quand les producteurs sont venus me voir, je leur ai dit que tant qu'il y aurait encore un peu de passion pour l'original, n'importe quelle modification me conviendrait. Ne connaissant rien à l'industrie de l'anime, j'ai pensé qu'il était mieux de les laisser faire à leur guise. A l'origine ils avaient prévus de suivre  fidèlement le manga original, mais les réactions de fans ont conduit a faire quelques changements, subtiles et censés être plus proches de l'esprit de l'original tout en étant plus mesurés dans l'exécution. Ce qui a conduit les fans de la première heure (et moi) à se sentir anxieux pendant tout le long mais a aussi aidé à créer une nouvelle génération de fans plus jeunes. Une oeuvre vieille de 30 ans a été choisie pour faire une nouvelle apparition sur les écrans - pour son créateur, c'est une énorme source de joie. 

About.com Andromeda Stories avait suivis Terra-E... et l'histoire avait été écrite par un autre auteur (Ryu Mitsuse). Qu'est-ce qui vous avait décidé à vous lancer dans ce projet ?

Keiko Takemiya : Ryu Mitsuse était un auteur immensément populaire et un guide spirituel pour tout le domaine de la Science-Fiction à ce moment-là. Ça a été un de mes rêves de pouvoir adapter une de ses histoires en manga. L'élément philosophique, qui manquait au manga, était ce que j'étudiais en particulier dans ses travaux ainsi que ce que je voulait partager avec mes fans. Ceci dit, Andromeda Stories a été une commande. Donc je n'ai pas été en mesure de lire l'histoire en avance (tandis que je travaillais sur cette série), et ça a été dur.

About.com : Votre manga Kaze to Ki no uta est fréquemment mentionnée comme étant LA source qui a influencé la création de mangas de type Yaoi et Boy's Love, un genre qui est maintenant très populaire au Japon et en Amérique. Etant donné que ce fut l'une des premières histoires de type shounen-ai à apparaitre au Japon, qu'est-ce qui vous a inspiré à écrire cette histoire ? Est-ce que ça vous as surpris de voir à quel point ce titre est devenu populaire à sa sortie, et à quel point il continu à être respecté encore aujourd'hui ?

Keiko Takemiya : A l'époque la question de la sexualité était encore tabou pour les femmes, le seul moyen de parler de relations réalistes ou de transformations corporelles était via le "Boy's Love". Comme ce type de relations était inhabituelles, j'ai essayé de les dépeindre de façon à ce qu'elles soient les plus réaliste et le plus universelles possible. Je voulais que les jeunes lectrices fassent fi de cet obstacle du sexe. J'étais nerveuse lors de la première publication, mais les réactions positives ont largement dépassées les critiques et les objections. L'histoire lutte avec le problème basique de comment vivre sa vie, et donc j'ai été heureuse que des jeunes gens qui avaient des problèmes se tournent vers mon oeuvre. Ces jeunes lecteurs qui ont commencé à le lire pour son côté scandaleux mais qui, bien que choqués, sont arrivé au stade de la compréhension - ça mérite d'être porté à leur honneur. 

About.com : Qu'est-ce qui a changé entre les manga de type "Boy's Love" que vous avez créez et ce qui sort maintenant ? Que pensez-vous de la manière dont le genre a évolué depuis ?

Keiko Takemiya : Le "Boy's love" n'a jamais été mon seul et unique thème de travail, juste une possibilité dans la manière de raconter une histoire. Mon sujet de choix a plutôt été les "garçons" (au genre neutre, en tant qu'archétype). Bien que ça n'ait pas changé, je pense que je suis désormais en mesure de dépeindre les mêmes caractéristiques chez des jeunes filles ou des femmes. Alors, le yaoi était un genre encore mineur mais en pleine germination; je suis néanmoins surprise de voir quelle importance ça a pris. Ce fait nous renseigne sur la manière dont pensent réellement les femmes. Quelqu'un m'a dit une fois, et c'est resté gravé dans ma mémoire, que le yaoi est intéressant parce que vous pouvez adopter les deux rôles. Je pense aussi que la notion de rôle sexuel est en train de s'estomper chez les femmes. 

About.com : Avez-vous une histoire favorite parmi toutes celles que vous avez créé ? Quelle histoire ça serait, et pourquoi ?

Kaze to ki no uta - 
Le Poème du vent et des arbres
Keiko Takemiya : Watashi wo tsuki made tsuretette (Fly me to the moon) ! C'est une histoire d'amour campée dans un futur insouçiant. Un astronaute adulte et une très jeune fille (douée de pouvoirs psychiques et donc sage au-delà de ses années) deviennent amants en dépit de la différence d'age. La prémisse excentrique et l'hyper-optimisme en ont fait quelque chose de très facile à dessiner pour moi.

About.com : Travaillez-vous actuellement sur des nouvelles histoires ? Si c'est le cas, pouvez-vous nous parler un petit peu de vos futurs projets ?

Keiko Takemiya : En ce moment je suis en train d'organiser une nouvelle discipline, "La narration dans le manga", à l'université Seika de Kyoto, donc je suis hélas très éloignée du travail dans le dessin. Bien que ce que je sois en train de faire soit très différent du fait de dessiner, les deux activités partagent cette même qualité inhérente au fait de "construire" quelque chose. Je pense que ce que je suis en train de faire maintenant est créatif à sa manière, donc je pense persévérer dans cette voie encore quelque temps.

About.com : Il ya t'il un quelconque mangaka contemporain qui vous impressionne par son travail actuellement ? Si c'est le cas, qu'aimez-vous dans son travail ?

Keiko Takemiya : Je ne vois personne dont je pourrais dire que son travail me laisse le souffle coupé. Des nouvelles techniques narratives, un élargissement nuancé du domaine, oui, mais personne n'est vraiment apparu dont je puisse dire que le travail me laisse bouche bée. Le manga est devenu une industrie bien trop importante, ce qui veut peut-être dire que les artistes se retrouvent très tôt sous le regard du public et avant qu'ils aient réalisés leur maturité artistique.

About.com : Vous êtes maintenant professeur à l'université Seika de Kyoto, enseignant et présentant le résultat de vos recherches sur le sujet du manga. Comment et pourquoi avez-vous décider d'accomplir cette transition entre artiste de manga à plein temps et l'éducation ?

Keiko Takemiya : Au début quand je suis devenue artiste de manga j'ai pensé que la technique était quelque chose qui ne pouvait pas s'enseigner, mais je suis arrivé à un stade où j'aimerais la transmettre d'une manière ou d'une autre. A travers le fait d'enseigner j'aimerais arriver à construire une théorie. Au début je pensais que je pourrais aussi continuer à dessiner, mais ça c'est vite prouvé impossible - et j'ai maintenant encore plsu de responsabilités et de personnes à gérer avec la création d'un département universitaire sur les épaules. Mais j'aimerais trouver le temps et l'opportunité de dessiner à nouveau.

Kaze to ki no uta - 
Le Poème du vent et des arbres
About.com : Vous êtes en mesure d'enseigner et d'influencer de nombreux jeunes aspirants mangakas. Avec ce que vous savez maintenant, quel conseil leur donneriez-vous ?

Keiko Takemiya : "Dessiner" veut dire se mettre à nue. Vous devez vous identifier à votre travail. Si vous faites juste semblant, vos lecteurs s'en rendront compte dès le début. Alors que ce qui vous permet de dessiner en toute confiance, c'est justement que Votre travail = Vous. Je le dit à mes étudiants, si vous voulez dessiner du manga qui ne soit pas juste un produit industriel, ils doivent appliquer ce principe le plus tôt possible.

About.com : Pour finir, aimeriez-vous ajouter quelque chose à l'intention de vos fans ?

Keiko Takemiya : Un manga doit avoir quelque chose qui touche le coeur du lecteur. Ça ne peut pas réussir sans ça, et c'est justement ce qui passe de l'artiste au lecteur qui les rapproche de manière intime. Si mes lecteurs étrangers peuvent ressentir ça eux aussi, j'en serais très heureuse.



Souce de l'interview originale : About.com, intretien menée par Deb Aoki, via Vertical Manga.

Peu de travaux de Keiko Takemiya sont disponibles pour le lecteur étranger. Les mangas de Andromeda Stories et Terra-E… (sous le titre To Terra) sont disponibles en Américain chez l'éditeur Vertical. L'OAV tirée de Kaze to ki no tua  réalisée par Yoshikazu Yasuhiko (Mobile Suit Gundam, Arion) et dessinée par Sachiko Kamimura (City Hunter), est disponible en DVD chez l'éditeur Italien Yamato (sous le titre Poema del vento e degli alberi). Les droits de la série TV de Terra e... ont été achetés aux États-Unis par Bandai Entertainment.


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IV - Retour sur Terre ... 






















Andromeda Stories
La carrière de la mangaka fut d'une grande richesse et l'amena à explorer tous les thèmes récurrents du shôjo manga.C'est en 1975 qu'elle aborde une première fois le genre historique avec Pharaoh no haka (La tombe du Pharaon) qui totalisera 8 volumes. L'année suivante, elle collabore comme dessinatrice avec Ryu Mitsuse (scénariste) sur sa première œuvre SF avec Andromeda Stories, qui fera au total trois volumes. La mangaka persistera dans la science-fiction avec Terra-E … (vers la Terre …) en janvier 1977 dans le comic shônen, jusqu’en 1980. Le manga est adapté en drama pour la radio sur NHK FM en 1979, et la même année, l’auteur reçoit même la neuvième récompense des Seiun Award (Nebula Award), un prix qui récompense les œuvres de Science-Fiction.

Terra-E raconte l’histoire de personnes ayant des pouvoirs mentaux, les ESP, partis de notre planète bleu. Ils ne désirent qu’une seule chose : retourner sur la terre. Terra-E … sera ultérieurement adapté en film d'animation (le 26 Avril 1980), produit par les prestigieux studios de Tôei Animation.

On retrouvera dans le staff Masami Suda (Hokuto no ken) comme Character-designer et Kazuo Komatsubara (UFO Grendizer, Getter Robo) en animateur clés. La même année, la mangaka remporte  le Shôgakukan Award pour Kaze to ki no tua, et collabore avec son amie Moto Hagio pour publier Astro twin. Le 20 Mars 1981, Natsu e no tobira l'adaptation de son manga du même nom, sort au cinéma. Produit part Tôei Animation, l’animation a été confié à Madhouse, et on retrouve Yoshiaki Kawajiri au design.

Affiche du long-métrage de Terra-E…
En 1982, elle s'aventure dans la fantasy avec une autre de ses œuvres les plus connues, Izaron Densetsu (la légende Izaron) qui durera jusqu’en 1987 et qui totalisera 12 volumes. L’histoire conte le voyage d’un prince à la recherche de l’ancien royaume d’Izarion. La mangaka participera aussi cette année comme spéciale character design (Date wear) sur le film de Crusher Joe sortie le 12 Mars 1982 et réalisé par ... Yoshikazu Yashuhiko, une œuvre adapté du roman de Haruka Takachiho, auteur de Dirty pair.

La même année, son manga Andromeda stories se voit adapté en téléfilm et sera diffusé le 22 Août 1982, sur Nippon Tv. Il est réalisé par Masamitsu Sasaki qui avait participé à Waga Seishun no Arcadia - Mugen kidô SSX (Albator 84 - L'Arcadia de ma jeunesse),  les musique sont composées par Yuji Ono (Shin Lupin III, Captain Futur - Capitaine Flam). L'adaptation est bonne qualité, malgré une coloration assez vive qui cache les carences de l'animation. Saga épique, elle met en scène le conflit contre les machines qui vont embraser et finalement détruire une civilisation humaine située sur une lointaine planète, et un vaste panorama de personnages. Seul subsistera un couple de jeunes gens qui, fuyant à travers l'espace, et finiront par arriver sur Terre pour y apporter la vie. Empruntant à des genres aussi divers que le space-opera, la fantasy, le fantastique et le pulp, on y voit des paysages fantastiques parcourus par des troupeaux de dinosaures, des personnages aux costumes originaux et travaillés, tandis que les armées s'affrontent à l'arme blanche et au blaster. Sans être un chef-d'œuvre, Andromeda Stories reste un des nombreux classiques de la S-F à la sauce shôjo.

Tenma no ketsuzoku -
la famille du sang de pégase
En 1986, sort l’album de Izaron densetsu (la légende Izaron), on pourra d’ailleurs entendre Kazuko Kawashima qui faisait la voix mélodieuse dans certains thèmes musicaux de Saint Seiya.  1er Novembre 1986 sort l’oav, Tobira no ake, animé par le studio Magic Bus. Kaze to ki no tua en OAV en 1987, par Shôgakukan, Herald et Konami, le staff sera prestigieux on retrouvera au story-board Yoshikazu Yasuhiko, au character-design Sachiko Kamimura (City Hunter), on retrouvera même Toshihiro Kawamoto (Cowboy Bebop). Keiko Takemiya participera également à la production.  Au cours de l’année 1988, Kadokawa Shoten lui consacre une collection regroupant 44 volumes regroupant ses œuvres. La mangaka en profite pour publier Watashi wo tsuki made tsuretette ! (Fly me to the moon), un genre nouveau pour l'auteur car il s'agit d'une oeuvre  ayant un ton comique.

En 1992 la publication de sa dernière grande saga commence : Tenma no ketsuzoku (la famille du sang de pégase), pré-publié dans l’Asuka Magazine jusqu’en 2000, avec 23 volumes au final pour un retour au manga historique avec cette saga épique de la vie d'une princesse d'une tribut des steppes d'Asie.  

Depuis l’an 2000, Keiko Takemiya enseigne le manga à l’université de Kyoto Seika University, mais son oeuvre continue encore à avoir une place prépondérante dans la culture populaire nippone. En Avril 2007, Terra-E se voit de nouveau adapté en anime pour célébrer le 30éme anniversaire de l’œuvre, cette fois par le studio Tôkyô Kids et réalisé par Osamu Yamazaki (Mushishi) avec au character-design Nobuteru Yûki (Vision of Escaflowne, Heatguy J).

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V - Le style de Keiko Takemiya :


Le style graphique de l'auteur a évolué tout au long de sa carrière. Si ses premières œuvres dénotent une influence venant du grand maitre Osamu Tezuka dans le design de ses personnages, ce n'était pas vraiment une exception non plus pour cette époque - Riyoko Ikeda (Versailles no bara - Lady Oscar..) elle même était dans le même cas. Assez vite toutefois vont apparaître chez elle comme chez les autres auteurs de sa génération, les particularités qui vont devenir partie intégrante du shôjo manga, et en premier lieu l'explosion de la page.

Déconstruction de la page  : les limites explosent

Avant les années 70, le format de la page dans le manga restait classique, découpée en cases pour suivre le flot de l'action. La méthode convenait totalement aux shônen mangas, justement axés sur des intrigues qui seront développées séquentiellement. L'innovation des nouvelles shôjo mangakas est de transformer chaque page en peinture à part entière, ce qui contribue mieux à l'atmosphère de l'œuvre. Deux mécanismes vont s'imposer : des dessins plus gros, plus détaillés, proche de l'illustration, mais plus complexe à intégrer dans une page "classique" de manga à moins de, (seconde innovation), casser la mise en page ! La page devient subjective, vecteur des sentiments exprimés par l'histoire. Les personnages  sont mieux mis en valeur et leur représentation graphique déborde des cases, des vignettes plus petites vont se mettre à flotter sur des illustrations couvrant tout le fond de la page et décorés de motifs décoratifs et souvent floraux, le style des vêtements et des décors colle beaucoup plus à la mode... C'est l'invention du shôjo manga tel qu'on le lit encore aujourd'hui.

Pathos et angoisse adolescente.

Une des  premières histoires où Takemiya Keiko commence à développer ces nouvelles techniques narratives est Sora ga Suki!, qui reste une des œuvres principales de ses jeunes années. Publiée dans le magazine "Weekly Shôjo Comic" à partir de 1971, c'est avec cette histoire que l'auteur a commencé à s'éloigner du format classique du shôjo manga d'alors. Elle va s'inspirer des comédies musicales (dont "Les Demoiselles de Rochefort" ou "Les Parapluies de Cherbourg"), et utiliser des techniques alors inédites : recours à des expressions poétiques en dehors des dialogues des personnages, scènes de danse et de chant, personnages et paysages occidentaux, et un héros atypique - un jeune vagabond un peu roublard et adorant la vie. 

Les premières réactions ne sont pas positives et le titre est annulé. Temporairement du moins, car très vite les éditeurs reçoivent un courrier abondant réclamant la continuation de la série. Laquelle reprends l'année suivante en 1972 (c'est la seconde partie de ce manga, divisé en deux par la coupure).
 


Les dernières oeuvres de Keiko Takemiya (Tenma no Ketsuzoku) ont d'ailleurs un trait shôjo classique, pas follement original – ce qui est logique pour une auteur populaire, réputée comme étant une des plus accessibles de celles du groupe de l'année 24. On retrouve les personnages caractéristiques, aux traits fins, filiformes et androgynes, sans oublier ses illustrations au pastel ou à l'aquarelle.

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VI - Ses oeuvres :


Ringo no tsumi - 1965 - One-shot - Editeur : Shûeisha / Margaret comics
- Kagikko no Shûdan - 1968 - 
- Koko no Tsuno Yujo - 1971 - Editeur : Shôgakukan 
- Sora ga suki - 1971-1972 - Editeur : Shoueisha.
- Pharaoh no haka - 1975-1976 - 8 volumes - Editeur : Shôgakukan
- Glass no meiro - 1976 - One-shot - Editeur : Shôgakukan
- Natsu e no tobira - 1976 - One-shot - Editeur : Hakushensha
Rondò Cappriciossio - 1976-1977 - 2 volumes - Editeur : Asahi Sonorama 
- Andromedia Stories - 1976 - 3 volumes - Editeur : Asahi Sonorama
Silverter no hoshi kara - 1976 - One shot - Editeur : Asahi Sonorama
- Kaze to ki no uta - 1977-1984 - 17 Volumes - Editeur : Shôgagukan / Flower Comic
- Hensokyoku - 1980 - 3 volume - Editeur : Asahi Sonorama : une des premières histoires à se dérouler dans l'univers de la chanson, avant Zetsuai ou Gravitation.  
- Terra-E ... - 1980 - 5 volume - Editeur : Asahi Sonorama : Une série populaire de SF pour garçons, adaptée en animation [le premier film].  Convoitise et jalousie vont mener à des conflits entre une élite humaine et des mutants dotés de pouvoirs Psy qui veulent restaurer une Terre ravagée.
- Astro twin - 1980
- Izaron Densetsu - 1982-1987 - 12 volumes - Editeur : Shôgagukan / Flower comic
- Flye me to the moon - 1983
- 5:00 Revolution - 1987-1988 - 5 volumes - Editeur : Kadokawa Shoten / Asuka Comic
- Watashi wo tsuki made tsuretette ! (Fly me to the moon) - 1988-1989 - 6 volumes - Editeur : Kadokawa shoten
- Spanish Harem - 1989-1990 - 6 volumes - Editeur : Kadokawa shoten
- Tenma no ketsuzoku - 1992-2000 - 24 volumes - Editeur : Kadokawa shoten
- Kurenai nio - 1994-1995 - 3 volumes - Editeur : Shôgagukan
- Hermes no michi - 1997 - 1 volume - Editeur : Chuokoron-sha
- Heian joruri monogatari - 1999 - 1 volume - Editeur : Shôgagukan / Flower Comic : Une série historique à propos de la tragique et obsessive loyauté d'un vassal, plutôt laid, pour son beau maitre samourai qui est aussi le fils d'un général. Avec pleins de très beaux costumes historiques.



Liens :
- Les androgynes japonais sur Cyna, une lecture obligatoire.
- Entrée Takemiya Keiko sur The Ultimate Manga Guide.
- Entrée Takemiya Keiko dans Wikipedia. 
- Site de fan de Kaze to Ki no Uta.
- Site officiel de Takemiya Keiko 
Merci à la base de données de Manga Bonbons. 

Mangas :
Les titres de Takemiya Keiko restent inédits  encore maintenant en Version Française (tout comme la grande majorité des travaux de ses consoeurs). Saluons toutefois le travail, en anglais, de l'éditeur US Vertical, lequel a décidé de sortir Terra-E… en début d'année et devrait poursuivre avec Andromeda Stories.

Toutes les images de cet article sont © Takemiya Keiko.

Les pionniers de l'animation Japonaise moderne : Osamu Tezuka & Mushi Production.



L'animation japonaise moderne a vu le jour grâce a un pionnier du nom d'Osamu Tezuka qui inventa une façon économique de créer une série télévisée qui est toujours utilisé dans la production nippone aujourd'hui.Les studios concurrents ont dû s'adapter à ce nouveau modèle, c'est le cas de TCJ qui adapta pour la télévision le manga de Mitsuteru Yokoyama, Tetsujin 28-gô...

Contrairement à ce que l’on pense, la première série animée japonaise est Mittsu no o hanashi, qui fit son apparition sur la petite lucarne le vendredi 15 janvier 1960. Pas vraiment une série télévisée au sens conventionnel, il s'agissait plutôt d'un programme composé de trois épisodes d'une dizaine de minutes, réalisés par Keiko Kozonoe en papier découpé, et diffusés sur NHK. Il s’agit d’adaptations de romans célèbres : Third blood (Kôsuke Hamada), Oppel and the Elephant (Kenji Miyazawa), Sleepy town (Mia Ôgawa). 


En 1961, Instant history, réalisé par le studio Otogi production, la société familiale de Ryûichi Yokoyama (1), est diffusé sur neuf mois et du lundi au samedi sur la chaîne CX (2). On retrouve à la réalisation et au scénario, le character designer mais aussi animateur Ryûichi Yokoyama qui sera aidé dans sa tache par Shinichi Suzuki & Michihiro Matsuyama.

Mittsu no ô Hanashi

Manga Calendar
Sa suite est diffusée sous le nom de Manga calendar, du 25 juin 1962 au 4 juillet 1964 et du lundi au vendredi, toujours réalisée par le studio Otogi Production. Elle se composera de 312 épisodes d'une durée de 3 minutes chacun (comme Instant History), diffusés sur la chaîne TBS. Certains épisodes d'ailleurs n'étaient pas réalisés qu'en animation mais utilisaient aussi parfois des photographies ou encore des extraits de films...


Le studio Otogi réalisera également les premières publicités animées. Ryûichi Yokoyama est un pionnier pour les animateurs de cette époque et donnera certainement envie à certains d’entre eux de rentrer dans le métier.

Tezuka, la révolution japonaise dans l’animation


Osamu Tezuka, passionné par le cinéma et le long métrage d’animation, se lance dans la bande dessinée un peu par défaut car il ne trouve aucun débouché dans les domaines qu’il désire, comme le cinéma d’animation. Dans ses mangas il utilise un découpage cinématographique, une des raisons entre autres de son succès auprès du public.

Devenu célèbre dans la région d’Ôsaka grâce à ses premiers titres, il monte sur Tôkyô pour approcher les éditeurs de revues implantés dans la capitale Nippone. Osamu Tezuka signe avec Gakudôsha ou encore le magazine Shônen de Kobunsha. Las de ses trajets entre la région d’Osaka et Tôkyô, le mangaka veut s’installer à Tôkyô, il y trouve un pavillon à louer qui deviendra le célèbre Tokiwasô. Parmi les colocataires du maître, on compte Shôtarô Ishinomori (Cyborg 009) ou le duo Fujiko Fujio (Doraemon).
Les jeunes hommes de Tokiwaso pendant l'âge d'or.
De Gauche à droite : Shôtarô Ishinomori (Cyborg 009, Kamen Rider
Osamu Tezuka, Yokota Tokuo (Margaret Chan),
 Abiko Moto-o (Fujiko Fujio) & Fujimoto Hiroshi  (Fujiko F. Fujio 
les papas de Doraemon. Et enfin Suzuki Shinichi.

Affiche de Saiyuki - Voyage en occident

En 1957, il rentre à Tôei Dôga, le plus grand producteur de films au Japon. Cela sera son premier contact avec le cinéma d’animation.

Son premier long-métrage sera tiré d’un de ses mangas, Boku no Son gokû (Ma version du roi des singes), il s’agit de l’adaptation du roman classique chinois de Hiuan Tsane, sur fond de la légende du roi des singes Sun Wukong. Il co-signera la réalisation de ce film, Saiyuki (Voyage en occident), avec le réalisateur Taiji Yabushita (3), une des références de l’époque. Le long métrage sortira sur les écrans le 14 août 1960.

Osamu Tezuka co-signe aussi deux autres long-métrages au sein de Tôei Animation :

Arabian night Sinbad no bôken (Les aventures de Sinbad) en 1962 et Wan Wan chushingura (Les loyaux serviteurs canins) en 1963, mais insatisfait de son travail dû aux limitations qui lui sont imposées, il quitte le studio d'animation.

Affiches : Les aventures de Sinbad &
Les loyaux serviteurs canins.

Entre-temps, Osamu Tezuka se marie en 1959 et soutient sa thèse de médecine portant sur la structure du sperme de l’escargot, ce qui lui permettra d’acquérir le titre de docteur en médecine grâce à un doctorat d’anatomie humaine en 1961.

En 1961-62, il fonde son propre studio d’animation, Mushi Production. Pourquoi ce nom ? Parce que Osamu Tezuka signe certains de ses travaux sous le nom de Osamushi - mushi signifiant insecte en japonais. Osamu Tezuka profite de la fin des bandes dessinées réservées au marché locatif, ce qui mettra de nombreux dessinateurs au chômage, poussant ainsi certains d'entre eux à rejoindre Mushi Production qui a besoin de compétences graphiques. Certains de ces illustrateurs sont en effet confirmés.
Logo de Mushi Production


Osamu Tezuka devant le studio
Mushi Production
Le studio produit un premier court métrage de trente-huit minutes, Aru machikado no monogatari (Les Histoires du coin de la rue) le 20 septembre 1962. Le jeune Shigeyuki Hayashi qui prendra plus tard le pseudonyme de Rintarô (4), est intervalliste sur cette oeuvre.

Osamu Tezuka est inspiré par l’animation américaine et par un certain grand réalisateur américain, Walt Disney (qu’il rencontrera en 1964). Le mangaka / réalisateur japonais reprend le concept d’Hanna Barbera ou de L’UPA (5) en adoptant l’animation économique avec «les traits» lors de l’action afin de suggérer une impression de déplacement rapide, des décors simplifié voir vide, les glissements de cellulo sur les décors qui donnent une sensation de mouvement, les stock-shot ou le recyclage de plans, ainsi que les gros plans sur le visage des protagonistes et des personnages avec de grands yeux pour faire passer plus facilement leurs sentiments à l’écran.

Il adapte son manga Tetsuwan Atom (Astro Boy, débuté en 1952) le 1er janvier 1963 pour la télévision sur la chaîne Fuji TV


La série fut un phénomène à l’époque : c'est le premier dessin animé hebdomadaire, et chaque semaine apportait un nouvel épisode de 30 minutes avec, chose incroyable pour l’époque, une qualité constante dans les dessins ou l'animation; c'est une révolution, et les studios concurrents sont bien obligés de s’adapter ! D'ailleurs le système alors mis en oeuvre est toujours de rigueur à notre époque, même si on est passé à 8 images par seconde ou plus là où Astro Boy était réalisé en 4 images par seconde... la série dura 193 épisodes et elle prend fin le 21 décembre 1966. À la supervision (6) de la série, on retrouve bien entendu Osamu Tezuka. Yoshiyuki Tomino (7) et Rintarô, travailleront également sur la série télévisée, ils occuperont plusieurs postes comme responsables du storyboard ou encore scénariste… 

Osamu Tezuka pendant la création de la série
Tetsuwan Atom - Astro Boy.

Osamu Tezuka pendant la production d'Astro Boy.
Un film sort sur les écrans noirs le 26 juillet 1964 sous le nom de Tetsuwan Atom Uchû no yûsha (Atom, héros de l’espace). D’une durée de 87 min, il transpose les personnages de la série télévisée sur écran géant, et c’est aussi le premier long-métrage animé tiré d’une série télévisée (mais pas le premier film à proprement parlé ! Ôkami Shônen Ken de Tôei Animation avait déjà eu droit à quatre moyen-métrages tandis qu'un cinquième sortait le même jour que le film de Tetsuwan Atom, et en duo avec un autre moyen-métrage de Tôei Animation Shônen Ninja Kaze no Fujimaru).

L’histoire narre les aventures d’un robot créé par un savant du nom de Dr Tenma qui a voulu redonner vie à son fils Tobio tué dans un accident de voiture. Le robot créé a un cœur (kokoro), et il sera confronté au monde cruel et machiavélique des humains qui haïssent les êtres bioniques; certains n’hésiteront pas à se servir de robots pour arriver à leur fin, et Astro devra faire changer les mentalités des personnes réfractaires aux robots.


Wonder Three.
Grâce à l’immense succès de la série, les animateurs de Mushi Production réalisent des petits films expérimentaux. C'est au cours de ces années qu’Osamu Tezuka réalise presque seul Male, Memory, La sirène, La goutte et Tobbaco and Ash

Mushi Production produit Wonder three, alias W3 sur Fuji TV qui dure 52 épisodes et qui est diffusé du 6 Juin 1965 au 27 juin 1966. Dans cette série sous-traitée par Tôei Animation,  nous suivons le parcourt de trois extraterrestres qui possèdent le pouvoir de se transformer en animaux pour le bien de l’humanité.


Diffusé à partir du 6 octobre 1965 et jusqu’au 28 septembre 1966, Jungle taitei (le roi Léo, 52 épisodes) est le premier dessin animé japonais en couleurs. A noter que Shingo Araki (Saint Seiya) est intervalliste, au même titre que le grand Akihiro Kanayama (8). La série narre les aventures de Léo, un jeune lion blanc qui deviendra prématurément le roi de la jungle à la mort de son père Panja.

Shin Takarajima
Le premier TV spécial de Mushi Production est Shin takarajima (La nouvelle île au trésor), d'une durée de 52 minutes - Diffusé le 1 janvier 1965. L’histoire est une libre adaptation du roman de Robert Louis Stevenson. Osamu Tezuka avait déjà publié à la fin des années 40 sa propre version. Son manga fût un tel succès, se vendant à plus de 400 000 exemplaires... Ce titre permit de lancer la carrière de son auteur. Œuvre fondatrice du "style Tezuka", Shin takarajima (La nouvelle île au trésor) a contribué au renouveau de la bande dessinée Japonaise



Léo revient dans une seconde série télévisée qui sera diffusée le 5 octobre 1965 jusqu’au 29 mars 1967 ayant pour titre Jungle taitei susume ! Leo. Les nouvelles aventures du lion blanc compteront 26 épisodes. Un film sort le 31 juillet 1966, d’une durée de 65 minutes, et sera diffusé à la 19ème Mostra de Venise.

Disque de la série Le Roi Léo. 


Gokû no daibôken - Les aventures de Gokû.
Gokû no daibôken, diffusé à partir du 7 janvier 1967 jusqu’au 30 septembre 1967 avec pour character designer Shigeru Yamamoto (le film de Unico: Kuroi kumo shiroi hane) :

Ce dessin-animé est bien évidemment basée sur la légende de Saiyuki revisitée par Osamu Tezuka de manière absolument démentielle.

Cette série choque bon nombre de personnes au Japon à cause du vocabulaire de Gokû qui est vulgaire pour l’époque.


Princesse Saphir.
Le 2 avril 1967 Ribbon no kishiLe guerrier au ruban », alias Princesse saphir) est adapté à la télévision. Au scénario on retrouve Masaki Tsuji, au design des personnages Kazuo Anami et Sadao Miyamoto (directeur de l’animation sur les trois series Gatchaman - La Bataille des Planètes). Yoshiyuki Tomino sera au storyboard et dirigera quelques épisodes… Dans le royaume d’argent, la princesse Saphir qui ne peut pas prendre la succession de son père le roi, ce dernier la fait donc passé pour un garçon pour que le vil Duc Duralumon ne puisse monter sur le trône mais avec son bras droit Lord Nylon, ils feront tout pour faire éclater au grand jour l’identité secrète du prince. Mais l’héritière sera aidée par un elfe se prénommant Pan. 

Osamu Tezuka réinvestit les recettes de ses succès dans la réalisation de films et d’œuvres plus intimistes où s’expriment des messages plus personnels et profonds.

Disque de la série Vampire.
En 1968, le 3 octobre, apparaît la série télévisée du nom de Vampire. Il s’agit à nouveau de l’adaptation du manga d’Osamu Tezuka, mais pour la première fois à la télévision, la série utilise une technique qui a déjà été utilisé au cinéma aux États-Unis. Le principe est simple : intégrer de l’animation dans une série en prise de vue réel (le principe de Roger Rabbits, Marry Poppins, Peter et Elliot le dragon… ). Le jeune Toppei est un garçon faisant parti de la tribu des vampires, il a capacité étrange de se transformer en loup. Il se rend à Mushi Production, pour arrêter ses semblables avant qu’il ne soit trop tard mais pour cela, il aura besoin de l’aide d’un certain Osamu Tezuka. La série fera 26 épisodes, elle se terminera le 26 décembre 1969.

Premier segment des Animerama : Les 1001 Nuits

Dororo.

Mushi Production réalise le 14 juin 1969 le premier long métrage érotico-artistique de l’histoire de l’animation japonaise avec le premier film de la trilogie des Animerama, Sen’Ya ichiya monogatari (les 1001 nuits) d’une durée de 130 minutes, réalisé par Eiichi Yamamoto (scénariste de Ûchu Senkan Yamato - Space Battleship Yamato). Projet ambitieux que celui des Animeramas, car il ne vise rien de moins qu'à sortir du carcan des animations pour enfants en produisant des films d'animations pour un public plus mature.



Le studio adaptera le manga Dororo d'Osamu Tezuka en une série de 26 épisodes. Elle sera diffusée du 6 avril au 28 septembre. Le corps de Hyakkimaru a été découpé en 49 parties par des démons avant sa naissance. A son adolescence, il se découvre des pouvoirs surnaturels. Accompagné d’un petit voleur du nom de Dororo, il parcourt le japon pour trouver un endroit où il pourra vivre en toute tranquillité.

Second segment des Animerama :
Cleopatra

Le long-métrage de Cleopatra débarque dans les salles obscures le 15 septembre 1970. Il s’agit du second film du cycle Animerama. D’une durée de 112 minutes, ce long métrage est animé par Yugo Serikawa (9), et retrace la vie de la dernière reine d’Egypte avec beaucoup d’anachronismes. 

Mais Mushi Production ne fait pas que du Osamu Tezuka : le 1 avril 1970, est adapté Ashita no Joe, tiré du manga de Tetsuya Chiba et Asao Takamori alias Ikki Kajiwara (10)

Réalisé par Osamu Dezaki (Versailles no Bara - Lady Oscar ; Onisama e - Très cher Frère...), avec comme character design pour le personnage de Joe Yabuki, son comparse de toujours Akio Sugino (Rémi sans Famille, Cat's Eye - première série) et pour celui de Rikiishi : Akihiro Kanayama & Shingo Araki. Ce dernier fait  donc partie de ce mythique trio de designers. 

La série retrace la première partie du manga jusqu’au combat de Joe et Rikiishi, et compte au total 79 épisodes avant de s’achèver le 29 septembre 1970.

Ashita No Joe - Première série.

Affiche de Belladonna
de Eichi Yamamoto,
dernier segment des Animerama.
Mais le studio Mushi Production atteint ses limites financières. Osamu Tezuka tente de poursuivre malgré tout ses projets au sein du studio, mais doit quitter son siège de président suite à des conflits syndicaux en juin 1971. Même sans Osamu Tezuka, le studio anime la nouvelle série des Moomins sous le titre Shin Moomin (11), diffusée le 9 janvier et se terminant le 31 décembre. 

En 1973, plus précisément le 30 juin, le dernier segment d’Animerama apparaît sur les grands écrans des salles obscures. Il s’agit de Kanashimi no belladone, long de 98 minutes, et adaptation partielle du roman « La sorcière » de Jules MicheletLe film est réalisé par Eichi Yamamoto, on retrouve Osamu Dezaki comme animateur clé, et est produit par Eichi Kawabata, le nouveau président du studio. Artistiquement, c'est le plus ambitieux des trois : beaucoup de plans fixes ou peu animés mais splendidement illustrés, des scènes qui jouent sur la symbolique, tout cela contribue à transformer cette histoire d'une jeune fille du nom de Jeanne vivant dans la France médiévale, à l’époque des persécutions contre les sorcières, en classique de l'animation.

Cette année là, le studio ferme ses portes pour cause de faillite le 22 août. La même année Osamu Tezuka invente son plus célèbre personnage Blackjack, le médecin sans diplôme; peut-être que ce fameux personnage de anti-héros est un symbole de lassitude de Osamu Tezuka face à la déconfiture Mushi Production ; mais le mangaka / réalisateur continuera malgré tout de produire des dessins animés en 1976 en créant son 2ème studio d’animation « Tezuka production ». Un film résumé d'Ashita no Joe sortira sur les écrans le 8 mars 1980...


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(1) Ryuichi Yokoyama, auteur de Fuku-Chan, une BD 4-koma, publié en 1936 dans l’Asahi Shinbum.

(2) La chaîne CX, ancien nom de Fuji TV.

(3) Taiji Yabushita, grand réalisateur de « l’âge d’or de Tôei Animation » et co-fondateur du studio avec Sadao Tsukioka, il participera à la plupart des grands films de l’époque du studio, il travaillera également sur des série télévisé comme Ôkami shônen Ken, Uchû patrol Hopper.

(4) Rintarô, un des vétérans de l’animation japonaise, après la faillite de Mushi production, il devient freelance en 1971, il réalisera de nombreuse série chez Tôei Animation dont Uchû kaizoku captain Herlock (Albator, le corsaire de l'Espace), Jetter Mars, mais aussi les deux sublimes film de Galaxy express 999. Dans les années 90, il travail essentiellement avec le studio Madhouse, ou il réalise de nombreux films dont Metropolis ou encore la série d’OVA d’Herlock : Space pirate captain Herlock the endless odyssey.

(5) UPA : Studio réalisateur de Mister Magoo entre autre.

(6) A l’époque on ne parlait pas de « réalisation » mais plutôt de « supervision », le concept de « kantoku » n’existe pas encore.

(7) Yoshiyuki Tomino, membre important du studio Sunrise, il participera à de nombreuses séries, il connaîtra le succès avec une des plus importantes sagas de l’animation japonaise Mobile Suit Gundam et ses diverses suites. Il réalisera dans les années 80, Aura Battle Dunbine (1983) Heavy Metal L-Gaim (1984). On le surnommera également « ”Kill 'em All Tomino” à cause de la noirceur de certaines de ses oeuvres. En 2002, il revient avec une nouvelle série Tv toujours chez Sunrise Overman King Kainer puis en 2005 avec Rean no tsubasa (prologue à Aura Battle Dunbine) et les trois films de Mobile Suit Zeta Gundam.


(9) Yûgo Serikawa, réalisateur ayant travaillé principalement pour Tôei Animation, il participera à de nombreuse série télévisé dont la première du studio Ôkami shônen Ken mais également à Calimero en 1972 sans oublier Mazinger Z, Jetter Mars

(10) Ikki Kajiwara, le dieu du manga sportif : Karate no baka ichidai, Tiger Mask, Kyôjin no hoshi - L'étoile des Géants.

(11) Mushi Production avait déjà animé la première avec Tôkyô Movie.